17 octobre 2006 

Athènes calomniée ? 


Il s'agit de l'idée reçue selon laquelle la démocratie athénienne, sans sa période la plus brillante et la plus productive, aurait pratiqué à l'occasion une forme de "chasse aux sorcières".

Ce qui suit s'inspire de I F Stone, Le procès Socrate, Odile Jacob, 1990, que décidément je recommande.

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L'Athènes glorieuse du siècle de Périclès aurait-elle pratiqué une forme de chasse aux sorcières ? Peut-on être à ce point à la pointe de la civilisation universelle et pratiquer ce genre de choses ? C'est une opinion couramment admise.

"Vers 432 avant J-C (ou un an ou deux plus tard), le refus de croire au surnaturel et le fait d'enseigner l'astronomie devirent des délits (à Athènes). Les trente années qui suivirent virent une série de procès en hérésie uniques dans l'histoire athéniennes..."1

Tellement uniques qu'ils sont, on va le voir, des plus douteux quand on se donne la peine d'étudier l'origine des exemples présentés. Voyons plus en détails.

Le cas Socrate

Je lui ai consacré une page à part pour montrer que l'accusation contre lui était essentiellement politique : il avait été le maître et l'inspirateur du sanguinaire tyran Critias, même s'il s'en était tardivement (et modérément) démarqué. Il est vrai qu'on l'a accusé en passant de bouleverser la religion, mais il a facilement réfuté l'accusation, alors qu'il n'a pu se tirer aussi bien des vrais griefs.

Le cas Anaxagore et Aspasie

Selon Plutarque :

Dans le même temps, Aspasie fut accusée d'impiété, l'accusateur étant Hermippe le poète comique, qui de surcroît la chargea de recevoir en une maison de rendez-vous des femmes de conditions libres pour les plaisirs de Périclès. Et Diopéithès présenta un décret stipulant que l'on mît en accusation tous ceux qui ne croyaient pas aux dieux, ou qui enseignaient des doctrines touchant le ciel, tournant la suspicion vers Périclès par le biais d'Anaxagore. Le peuple reçut avec satisfaction ces calomnies (...) [Périclès] sauva Aspasie en versant d'abondantes larmes au cours du procès (...) mais il craignait tant pour Anaxagore qu'il l'éloigna de la cité.

Cette initiative de Diopéithès n'apparaît curieusement que chez Plutarque, plus de cinq siècles après. Il n'est question de ce décret qui aurait pris pour cible Anaxagore, ni chez Platon, ni chez Cicéron, qui pourtant citent abondamment Anaxagore et sa vie, tout en ignorant totalement cette persécution. Quant à Diopéithès lui-même, il est cité souvent par Aristophane comme un religieux fanatique et un devin un peu fou, mais pas comme l'instigateur d'une loi liberticide. Sinon, d'ailleurs, Aristophane lui-même aurait été sa première cible.

Le rôle d'Hermippe est encore plus troublant. Il s'agit d'un auteur comique, rival d'Aristophane, dont aucune pièce ne nous est parvenue entière, mais dont on sait quand même qu'il se moquait lourdement des dieux, plus lourdement qu'Aristophane, lequel ne se gênait guère. Il avait certes le droit d'ester en justice comme tout le monde, mais il aurait été mal placé pour le faire dans ce contexte. Il reste une explication toute simple : Hermippe a caricaturé, dans une de ses pièces, Aspasie (également pour avoir été prétendument une entremetteuse...) et Anaxagore, et quelqu'un d'autre, au moins un demi-millénaire plus tard, a confondu caricature théâtrale et action en justice.

Le cas Protagoras

Plutarque nous dit que Protagoras dut s'exiler d'Athènes, sans autre précision. C'est Diogène Laërce, un siècle encore après Plutarque, qui fait dire à Protagoras :

Quant aux dieux, je n'ai pas les moyens de savoir s'ils existent ou s'ils n'existent pas ; car nombreux sont les obstacles qui empêchent le savoir, et l'obscurité de la question et la brièveté de la vie humaine.

Et de conclure :

C'est à cause de ce début de discours qu'il fut chassé d'Athènes, et que ses livres furent brûlés sur la place publique, après que le héraut les eût réclamés à tous ceux qui les avaient achetés.

Sauf que le même Diogène Laërce donne d'autres versions contradictoires des ennuis de Protagoras.

Surtout, un helléniste écossais, John Burnett, a montré que cette histoire de Protagoras exilé pour opinions non conforme est totalement réfutée par Platon. Car Socrate, dans son apologie (plaidoyer) selon Platon, cite Protagoras comme un penseur qui aurait dû tout autant que lui être accusé de "corrompre" la jeunesse... et qui ne l'a pas été.

Le cas Nééra

Chargé de l'accusation contre un certain Nééra, accusé de sacrilège, Démosthène invoque une jurisprudence précédente :

Vous avez condamné Archias, l'ancien hiérophante [grand prêtre des mystères d'Eleusis, élu à vie], convaincu d'impiété devant le tribunal pour avoir accompli des sacrifices contrairement aux traditions. Entre autres griefs, on lui avait reproché d'avoir immolé pour la courtisane Sinopè une victime qu'elle lui avait amenée, lors des Haloa, auprès de l'autel de la cour à Eleusis ; or il n'est pas permis de sacrifier des victimes ce jour-là et, en outre, ce n'est pas à lui qu'il importe de sacrifier, mais à la prêtresse [...] rien ne lui a servi, ni les prières de ses parents et de ses amis, ni les liturgies que lui et ses ancêtres avaient accomplies, ni son titre de hièrophante : vous le jugiez coupable, vous l'avez frappé (Démosthène, Contre Nééra, 116-117).

Mais il n'est pas question là de délit d'opinion religieuse, il est question à la fois de sacrilège et de faute professionnelle.

On ne peut pas rester à la pointe de la civilisation en étouffant la liberté de réfléchir.

1 E R Dodds. Les Grecs et l'irrationnel, Champ, Flammarion, 1977, trad. M Gibson.

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