5 : L'EXPERIENCE D'AXEL BAVELAS


Ces pages sont consacrées aux discours autogènes, rumeurs, idéologies, ensembles d'informations que l'on tend à répéter le plus possible, à prendre en compte le plus possible, poussé(e) à cela non par la valeur de ce discours, mais par une illusion qui se transmet en même temps que lui.  Retour au menu
 

Dans un désir sincère de faire avancer la Science, ou par curiosité, ou pour vous faire un peu d'argent de poche, vous acceptez de vous livrer à une expérience sociologique. L'institution qui l'organise est on ne peut plus sérieuse et officielle, et vous ne risquez absolument rien. On ne peut même plus vous faire le coup de Milgram et de ses fameuses décharges électriques, ça ne marche qu'une fois.

Vous vous retrouvez seul(e), confortablement assis(e), avec devant vous un écran où se trouvent projetées des diapositives médicales. Vous devez essayer de deviner, d'un coup d'oeil, si les cellules qu'on vous montre sont saines ou malades. On peut rêver plus affriolant, mais enfin il n'y a pas à se plaindre. A chaque vue, vous devez appuyer sur le bouton "saine" ou sur le bouton "malade". Et tout de suite, un voyant vous indique si vous avez juste ou faux, avant la diapositive suivante. Au début, vous répondez au hasard, puis très vite vous apprenez. C'est tellement évident. A la fin de la série, vous n'hésitez plus du tout, et à chaque fois le voyant "juste" s'allume. Vous oscillez entre la satisfaction d'avoir trouvé et un sentiment de "trop facile", de "ça cache quelque chose".

On vous met en présence d'un partenaire, disons X, qui a subi exactement la même épreuve que vous, en même temps que vous, dans les mêmes conditions que vous. Simplement, vous ne pouviez pas jusque là communiquer avec lui. Et on vous invite à échanger vos impressions. En quelques mots, vous lui exposez les critères très simples qui vous ont permis de vous prendre pour un(e) cyto-pathologiste chevronné(e). A votre grande surprise, X avoue avoir eu beaucoup de mal à trouver des indices pour reconnaître les cellules malades. Il n'a pas relevé les mêmes choses que vous. Et il évoque toute une série de petits détails, de liens subtils, qui vous ont totalement échappé. Vous vous laissez convaincre qu'il est meilleur observateur que vous, que c'est par hasard que vous avez obtenu un si bon score à la fin.

On vous sépare à nouveau, on vous invite à observer une nouvelle série de diapositives, avec exactement les mêmes règles et les mêmes conditions. Vous essayez d'appliquer les critères si remarquables et sophistiqués de X, vous reconnaissez effectivement les détails qui vous ont échappé... mais bien souvent c'est le voyant "faux" qui s'allume. Alors vous parvenez à la conclusion que X est un complice de l'expérimentateur, qu'il vous a dit n'importe quoi pour vous déstabiliser et qu'il y est parvenu. C'est moins angoissant que chez Milgram, mais c'est vexant quand même. Passons.

En fait, apprenez-vous à la fin, X était aussi "naïf" que vous pendant l'expérience. Et il a l'esprit ni plus ni moins délié, ni plus ni moins tortueux que vous a priori. Seulement, pour lui, et à son insu, le voyant "juste" et le voyant "faux" s'allumaient d'une manière aléatoire (plus précisément, selon la façon dont vous-même répondiez, sans rapport avec ses réponses à lui). C'était vraiment pour lui n'importe quoi et il a fait ce qu'il a pu de ce n'importe quoi. Le point essentiel est qu'il a réussi à vous convaincre que c'était plus valable que vos observations pourtant correctes et rationnelles.

Cette expérience se trouve décrite dans l'ouvrage classique de Paul Watzlawick "La réalité de la réalité" (Seuil, 1978, traduit de "How real is real ? Communication, Disinformation, Confusion", Random House (New York) 1976. Le même auteur traite plus longuement le même problème dans "Les aventures du baron de Münnschausen, Seuil, 1993). Sa conclusion touche au plus près notre sujet : "L'expérience de Bavelas (...) démontre qu'une fois notre esprit emporté par une explication séduisante, une information la contredisant, loin d'engendrer une correction, provoquera une élaboration de l'explication. Ce qui signifie que l'explication devient "autovalidante" : une hypothèse ne pouvant être réfutée (...) Les conjectures de la sorte que considérons ici sont donc pseudo-scientifiques, superstitieuses, et en fin de compte psychotiques au sens strict..."

On peut toujours discuter cette utilisation du mot "psychotique". Le point essentiel est que cela dépasse largement le cas des "cobayes" de Bavelas et de leurs cogitations. Watzlawick met les points sur les i : "Si nous regardons l'histoire mondiale, nous voyons que des conjectures pareillement "irréfutables" ont été responsables des pires atrocités. L'Inquisition, l'idée d'une supériorité raciale, la prétention des idéologies totalitaires à avoir trouvé l'ultime réponse, sont des exemples qui viennent immédiatement à l'esprit."

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