10 : DISCOURS AUTOGENES DANS LA FICTION
 


Ces pages sont consacrées aux discours autogènes, rumeurs, idéologies, ensembles d'informations que l'on tend à répéter le plus possible, à prendre en compte le plus possible, poussé(e) à cela non par la valeur de ce discours, mais par une illusion qui se transmet en même temps que lui.  Retour au menu
 

Un roman, comme n'importe quelle oeuvre de fiction, se doit d'intéresser le lecteur, de captiver son attention et son imagination, de susciter son adhésion, et même si possible de faire en sorte qu'il incite d'autres personnes à le lire. Il serait donc absurde de lui appliquer les critères du discours autogène, à moins de condamner toute oeuvre de fiction.

Ce n'est donc pas dans telle ou telle oeuvre ou catégorie d'oeuvres que nous chercherons le caractère autogène ou non, mais dans les thèmes traités. Un thème peut être considéré comme autogène si d'une part il se trouve fréquemment répété, dans de nombreuses oeuvres, et si d'autre part il induit une certaine vision, autogène, de la réalité.
 
 

Missionnaires et sorciers

L'enfance de millions de Catholiques français actuels, âgés de quarante ans et plus, a baigné dans le genre d'histoires que nous allons exposer. Et très probablement, elles ont modelé leurs esprits dans une large mesure.

Ce thème particulièrement récurrent s'étalait donc, au moins jusque dans les années soixante, dans les magazines catholiques pour la jeunesse, dans leurs fictions, romans ou bandes dessinées. Il s'agit de l'impitoyable lutte entre, d'un côté, le missionnaire blanc, admirable d'héroïsme, de dévouement, de générosité, de sagesse, de foi, et de l'autre l'immonde sorcier noir, ou plus rarement peau-rouge, cruel, faux, cupide, haineux. Cela se trouve par exemple dans "Tintin au Congo", publié initialement dans un tel magazine.

Les variantes ne manquaient pas. Exemple : 

A la naissance d'un bébé, le sorcier décrète qu'il a le "mauvais oeil" et que la mère doit, selon la coutume, faire mourir son enfant. Bien sûr elle ne peut s'y résoudre et se réfugie... à la mission, où l'enfant mènera une vie aussi chrétienne qu'épanouie. 

Je citerai plus longuement une BD fort bien réalisée, tant pour le scénario que pour le dessin, parue dans "Bernadette" (publication du groupe Bayard Presse pour les fillettes), à la fin des années cinquante.

C'est l'histoire d'un frère et d'une soeur qui ont, au début, une dizaine d'années, dans une Afrique noire très bien représentée, au dix-neuvième siècle semble-t-il. Le garçon, blessé par un fauve, est soigné par un premier missionnaire, plein de bonté, qui ne fait que passer. On charge les deux enfants d'une commission chez un sorcier. 

Ils s'en acquittent mais... dérangent le cobra fétiche du sorcier. Le frère sauve la soeur en frappant le reptile, et tous deux s'enfuient. Consternation et terreur dans la famille car "les sorciers se vengent toujours..." Le sorcier se venge en empoisonnant le père des enfants, qui tombe gravement malade. Pour le soigner il faut de l'argent, et pour en trouver le conseil de famille décide... de vendre les deux enfants comme esclaves, à un trafiquant arabe.

Le garçon a de la chance, il est acheté par un Arabe chasseur d'éléphants, qui l'apprécie et se montre bon avec lui. Le héros grandit, et sauve un jour la vie de son maître. Ce dernier se montre reconnaissant... mais pas au point de manifester autre chose que des regrets quand l'esclave tombe gravement malade. Le sauveur est un nouveau missionnaire, aussi admirable que le premier, qui achète le mourant, l'emmène à la mission, le guérit, le baptise. Le héros se marie bientôt et serait pleinement heureux s'il n'y avait le souvenir lancinant de sa soeur.

Cette dernière a eu beaucoup moins de chance. Achetée par une ignoble sorcière, elle se morfond. Une de ses tâches consiste à arracher un chevreau à sa mère malgré "le regard suppliant de la pauvre bête" pour nourrir un python (encore l'association sorcier-serpent !). Un jour, elle surprend une conversation entre sa maîtresse et un de ses collègues sorciers. Tous deux se félicitent de la crédulité des villageois, et échangent des recettes pour faire le mal ("As-tu encore de cette poudre qui fait mourir les poulets ?"). L'esclave prend conscience que "tout ce que disent les sorciers est faux", et décide de s'enfuir. Elle est rattrapée et son histoire s'arrêterait là si elle n'était sauvée par un ami de son frère, qui l'emmène à la mission et que, tant qu'à faire, elle épousera... (cela se trouvait donc dans un magazine pour fillettes, qui présentait couramment la condition féminine comme une longue suite de dures épreuves à supporter avec patience, jusqu'au mariage généralement heureux et sans nuage).

Toujours dans Bernadette, vers la même époque, l'abject sorcier comanche d'un BD western se nomme "Corbeau noir". Les mauvais esprits peuvent y voir l'indice que le sorcier était en fait l'"Ombre", au sens jungien, de l'excellent prêtre.

Dans ces exemples, l'affrontement sorcier-missionnaire n'était pas direct. On trouve aussi des récits où le bon père blanc, atterré de devoir en arriver là, fait le coup de feu contre d'abjects homme-léopards.

Ajoutons enfin qu'à côté de ces fictions, dans les mêmes feuilles, on trouvait aussi bien d'authentiques histoires de missionnaires (en tout cas présentées comme telles), non moins édifiantes.

Pour les personnes qui penseraient que cela traduit parfaitement la réalité, je renvoie à l'ouvrage "Les yeux de ma chèvre" (Plon, 1978), du Père Eric de Rosny, sj. Ce missionnaire-là, bien réel, s'est lié d'amitié avec plusieurs sorciers non moins authentiques (et il n'était pas le premier à le faire) et même, sans renoncer en rien à sa vocation première, il s'est laissé initier par l'un d'entre eux.

Batman, Zorro et compagnie

Il serait injuste de laisser entendre que le Catholicisme a été le seul "isme" à diffuser sous la forme apparemment anodine de fictions récréatives, ce type de messages. La multinationale Walt Disney, et plus généralement la culture américaine qui tente de dominer le monde à travers Hollywood ou autre, et de contribuer à imposer ce qu'on appelle le libéralisme, n'y manque pas.

A-t-on jamais compté le nombre de héros, "super" ou non mais toujours suprêmement courageux et généreux, des cartoons, BD, "séries culte", etc. qui sont, comme Batman alias Bruce Wayne, des milliardaires ? Ou, au moins, des membres de la couche sociale la plus élevée (Zorro), et dont néanmoins le seul souci paraît être non pas de défendre leurs intérêts, non pas de faire fructifier leur fortune (qui il est vrai n'est pratiquement jamais menacée directement), mais de redresser les torts et de pourchasser les méchants.

Et ces méchants sont à peu près toujours, eux aussi, des privilégiés. Seulement ils ne jouent pas le jeu d'une manière ou d'une autre, transgressent certaines limites, etc. Fondamentalement, ce sont des tricheurs, la règle du jeu étant supposée, une fois pour toutes, parfaite.

Quand aux pauvres, aux défavorisés, on les trouve dans les rôles de victimes attendrissantes des méchants, ou de complices manipulés de ces mêmes méchants, ou d'auxiliaires du héros, mais jamais il n'auraient l'idée saugrenue, indiciblement scandaleuse, de remettre en cause l'ordre établi.

 

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